De mère en fille

Au square, ce matin, ma fille se suspendait à une barre parallèle et tentait de se hisser en tirant sur ses bras. Sous l'effet de la tension, ses muscles se sont tendus, Sous ses épaules, deux petites pommes dures sont apparues bougeant au fur et à mesure de ses mouvements.

En regardant son corps nerveux et fuselé se balancer, je me suis surprise à me réjouir de la voir si svelte.

"Avec un peu de chance, elle ne connaitra pas les affres d'une enfance trop ronde. Avec un peu de chance, elle ne pleurera pas le soir en pétrissant son ventre. Avec un peu de chance, cet obstacle là lui sera épargné", me disais-je.

Je sais que tout ceci est chimère. On ne peut pas empêcher ses enfants de pleurer. Et puis je sais aussi que si je me réjouissais ce matin, ce n'était pas que par altruisme maternel. Il y avait beaucoup de vanité et d'orgueil dans cette contemplation satisfaite. Cette si jolie fillette, après tout, n'est pas sortie de nulle part, pensais-je aussi…

Les enfants portent toujours en eux les rêves brisés de leurs parents. Je voudrais tant que cela ne soit pas vrai, je voudrais tant ne pas lui souhaiter la minceur éternelle uniquement pour conjurer mes traumatismes enfantins…

Petit homme

Ce soir, je touillais de la viande hachée en train de griller dans une poêle, sous l'oeil attentif de mon fils, apprenti cuisinier en herbe. Alors que je venais de lui refuser le droit de mélanger à son tour pour cause de plaque trop chaude, il a eu cette phrase magnifique: "Tu sais maman, je crois que je préfère que ce soit moi qui me brûle plutôt que toi".

Plus que ses mots, c'est le ton presque douloureux qu'il a eu pour les prononcer qui m'a saisie. Comme si cette constatation le bouleversait autant, peut-être même plus que moi. Comme s'il prenait soudain conscience que ma douleur lui serait réellement insupportable. Comme s'il réalisait que cet amour presque sacrificiel portait en lui une part de souffrance inévitable.

Petit homme, si tu savais comme moi aussi je préfèrerais dix mille fois mettre ma main au feu plutôt qu'une simple étincelle ne t'atteigne…

Oral de rattrapage pour les grosses

"-3 kilos avant le maillot". C'est la deuxième salve des magasines féminins. Après le "Spécial maigrir" du mois d'avril, il y a une session de rattrapage pour celles qui auraient loupé l'écrit. Donc là, il ne s'agit plus du tout de maigrir "progressivement, en mangeant de tout" – ou presque – mais de littéralement s'affamer pendant les trois semaines qui restent avant le lancement officiel de la saison du maillot…

 

Inutile de vous préciser que la ronde a déjà essayé ce genre de diète musclée. Les kilos finissent bien sûr par s'en aller, pour mieux revenir dès le premier barbecue du mois de juillet ou le deuxième apéro du mois d'août. Vous avez donc une petite chance de commencer l'été allégée et une forte probabilité de le terminer bien engoncée…

 

Le corps se venge toujours, n'oubliez pas…

Devoir de mémoire

La nuit dernière, ma cocotte a fait un cauchemar. Pas juste un mauvais rêve, non, un de ces cauchemars qui vous laissent en sueur dans vos draps trempés, le coeur battant la chamade et l'angoisse plantée en plein ventre. Un de ceux sur lesquels la magie d'un verre d'eau n'opère pas, pas plus que les calins d'une maman ensommeillée. Un vilain songe vicieux qui revient dès que les paupières se referment.

Après nous être réveillés trois fois, nous l'avons calée entre nous deux – ouh, c'est mal – deux parents épuisés sachant que même les plus odieux rêves d'enfants ne résistent tout de même pas aux gardiens farouches et belliqueux que sont un papa et une maman en manque de sommeil.

Le lendemain, ma fille ayant réussi à retrouver son calme, a réussi à me raconter le fameux cauchemar. "Il y avait ce monsieur très méchant, tu sais maman, qui voulait m'emmener loin d'ici pour me prisonnier et me tuer, avec plein d'autres enfants. Tu sais, "Adof Hiter"".

Adof Hiter… J'ai tout de suite mieux compris sa terreur nocturne. Moi même je n'apprécierais pas trop que le bonhomme vienne me rendre visite en pleine nuit.

Une question tout de même: pourquoi Adof Hiter ? A ma connaissance la seconde guerre mondiale ne fait pas encore partie du programme de troisième année de maternelle. L'explication est en réalité très simple. Il y a deux jours, alors que j'étais à Berlin  (!), une cérémonie du souvenir a été organisée dans l'école maternelle, en hommage aux nombreux enfants disparus pendant la rafle du Vel d'Hiv. Après la pose d'une plaque commémorative, les enseignants ont tenté d'expliquer ce qui était arrivé à ces petits. Sans se douter qu'"Adof Hiter" occuperait beaucoup de place dans la tête de leurs jeunes élèves…

J'ai bien tenté d'expliquer à ma fille que le monstre était mort et qu'il ne risquait pas de revenir de sitôt. Se souvenir était bien sûr essentiel, mais il ne fallait plus avoir peur. Terminé ma biche, on n'y pense plus, rideau. Elle m'a regardée perplexe, puis m'a lancé:

"Alors pourquoi ma maitresse nous a dit que si on n'y pense plus ça risque de se reproduire ?"

A ce moment là j'ai compris qu'elle s'efforçait, depuis la pose de la plaque, de garder tous ces enfants morts à l'esprit, de peur que l'histoire ne se répète…

Lui et moi dans la rue

"- Je suis aussi grosse que cette fille, là ?

– Laquelle ?

– Celle-là, là, juste devant toi.

– Ben, elle est pas grosse cette fille.

– Elle est pas grosse ? Tu rigoles ? Tu veux dire que je suis plus grosse qu'elle ? Super.

– Mais non, j'ai pas dit ça, tu n'es pas grosse non plus, c'est tout.

– Oui, et bien désolée, mais à partir d'aujourd'hui, navrée de t'annoncer que ton jugement ne vaut plus grand chose. Parce que si cette fille là, devant, là, n'est pas énorme pour toi, alors le fait que tu me trouves ne serait-ce qu'enrobée m'inquiète vraiment. Cette nana, elle a un cul pas possible, c'est incroyable que tu ne t'en rendes pas compte. Il fait deux fois le mien, merde !

– Putain, si tu sais qu'elle est plus grosse que toi alors pourquoi tu me demandes ? Je m'en fous, du cul de cette fille, à la fin ! Le tien me plait, c'est l'essentiel, non ?

– L'essentiel ce serait que tu me regardes vraiment. Je ne vois pas comment mon cul peut te plaire, c'est tout. Et je ne peux pas supporter l'idée que tu me trouves plus grosse que cette fille obèse. Je crois que je vais rentrer, je ne me sens pas bien."

Rue hostile

Marcher dans la rue, bomber le torse et regarder droit devant soi. Croiser un groupe de garçons et ne pas flancher. Continuer son chemin, ne pas soutenir leur regard, ne pas baisser les yeux. Serrer très fort les poings dans ses poches et prier pour qu'ils ne la voient pas. Passer tout près d'eux, en tremblant. Sentir son coeur taper plus fort. Frôler un des garçons qui s'est ostensiblement mis en travers de sa route, sans accélérer le pas. S'éloigner et retrouver peu à peu son calme, au fur et à mesure qu'elle prend de la distance.

Entendre, alors qu'elle ne s'y attendait plus, la rumeur des rires mauvais. Recevoir finalement en plein coeur l'invective hostile, plus affutée que la lame d'une épée: "Hé, la grosse !".

Yoyo

Au risque de décevoir certaines d'entre vous, non, je n'affiche pas vraiment moins trois kilos au compteur. Pour la simple et bonne raison que les deux kilos envolés lors de mon séjour à la montagne avaient entre-temps été repris… Donc hier, oui, j'avais perdu un kilo. Récupéré dès ce matin.

 

Le yoyo, c'est moi. Je ne fais pas le yoyo, je suis un yoyo.

 

Mais bon, est-ce la douceur du temps, le regard amoureux de mon aimé, les bouilles de mes petits, ou peut-être aussi vos gentilles paroles ? Il se trouve qu'en ce moment, je me moque un peu de mon poids. ça aussi c'est cyclique, remarquez. Et ça reviendra peut-être. Sûrement. Mais en attendant, je profite.