Histoire de minceur

La ronde a été mince. La première fois, c'est arrivé sans prévenir. Un chagrin trop fort. La ronde aimait à en devenir folle et lui ne voulait pas d'elle. Elle a cru que sans ses kilos, il changerait d'avis. Alors elle a arrêté de manger. Au début, de toutes façons, elle n'y arrivait plus, trop de larmes avalées. Très vite, elle a fondu. Alors elle a continué son jeûne. Elle avait bien la tête qui tournait un peu et les jambes qui flageolaient dès les premières heures du jour. Mais cette fatigue n'était rien, comparée à ce corps qui s'affinait de jour en jour. Elle a commencé à porter des jupes, de plus en plus courtes. Elle s'est acheté des tenues plus moulantes et provocantes les unes que les autres. Moins cinq kilos, moins dix, moins quinze. La ronde n'était plus ronde.

 

Elle passait des heures à se regarder. Pas tellement pour s'admirer, non, juste parce qu'elle n'en revenait pas de ce corps qui n'était pas le sien. Lorsqu'elle surprenait son reflet dans les vitrines des magasins, elle sursautait. Quand les regards des hommes se faisaient plus insistants, elle n'y croyait pas. Si pour les autres elle était devenue mince, elle restait à ses propres yeux plus grosse que jamais.

 

Pourtant, la graisse s'en était vraiment allée. Allongée, elle sentait les os de ses hanches. Ses épaules saillaient et ses seins avaient fondu. Elle avait maigri de partout. Les bagues glissaient de ses doigts et même ses chaussures étaient devenues trop grandes. Le soir, la ronde tremblait dans son lit, cette maigreur lui donnait froid et lui faisait presque peur. Mais elle aurait préféré mourir plutôt que reprendre du poids.

 

Il lui fallut toutefois un jour se rendre à l'évidence, l'objet de tous ces sacrifices, celui qui avait tout déclenché, ne l'aimait pas plus. Son poids n'avait rien à voir dans ce désamour, finit-elle par apprendre, le garçon en question n'aimait que les garçons…

La meilleure ennemie

La ronde traverse des périodes durant lesquelles elle sacrifie tous les jours au rituel de la pesée. Chaque détail revêt alors une importance considérable. Après un pipi matinal censé la délester de quelques grammes, elle s'enferme ensuite dans la salle de bains. Il faut bien sûr qu'elle soit totalement nue, on n'a pas idée de ce que peut peser une chemise de nuit ou une paire de chaussettes. Elle vérifie ensuite que l'aiguille est bien en face du zéro. Les jours où elle sent que le résultat de l'exercice ne sera pas très concluant, elle triche un peu et déplace l'aiguille de quelques millimètres, juste avant le zéro – ce qui explique en général le décalage avec la balance du nutritionniste agressif (voir plus bas).

Il est également exclu de monter bêtement sur la balance, d'un coup, et de regarder le poids qu'elle indique. La ronde se fait la plus légère possible et pose ses pieds l'un après l'autre en prenant appui sur le lavabo. Petit à petit, elle cesse de retenir son corps, de façon à ce que l'aiguille progresse le plus lentement possible, et, qui sait, s'arrête avant le chiffre fatidique maximum. Chiffre que bien sûr, elle n'avouerait que sous la torture, et encore. Pendant cet instant pénible et douloureux, la ronde n'admet aucune intrusion dans son antre. Parler lui est même impossible, elle a l'impression que cela pourrait la faire peser plus lourd. L'homme, qu'elle soupçonne de le faire exprès, choisit bien sûr ce moment, soit pour entrer sans prévenir et interrompre le rituel, soit entammer une conversation de la plus haute importance derrière la porte, lorsqu'elle a pris soin de fermer le loquet. Dans ce cas, il lui faut tout recommencer, chaque étape n'ayant pas été religieusement respectée. La ronde est lucide, elle souffre du TOC de la balance.

 

Si le cérémonial est aussi fondamental, c'est parce que l'issue influencera toute la journée.

 

Quelques grammes de perdus et le ciel de la ronde s'éclaircit. L'humeur est au beau fixe, les habits choisis sont comme par magie plus seyants. Tout lui sourit, tout sera plus facile pour elle ce jour là, puisque oui, à cet instant, la ronde s'aime un peu.

 

Quelques grammes de gagnés et tout s'effondre. Le pantalon la serre et l'homme ne l'aime plus, elle le sent. Le dossier qu'elle a rendu la veille à son boss est sûrement bon à jeter et d'ailleurs, elle ne serait pas étonnée d'être bientôt sur la sellette. Si elle s'écoutait elle retournerait se coucher. En tous cas, ce qui est sûr et certain, c'est qu'aujourd'hui, elle ne mangera rien.

Sur le dos

Longtemps, la ronde ne s'est montrée aux hommes qu'allongée sur le dos. Ses amants ne lui pas connu de profil. Elle est aussi passée maître, au fil des années, dans l'art de se vêtir et se dévêtir sous les draps, en quelques secondes. Il était inimaginable pour la ronde qu'un homme – ou une femme, d'ailleurs – puisse la contempler nue, tout simplement. Il n'était pas né non plus celui qui aurait le droit de toucher son ventre honni. Alors les amants se sont vite découragés, interprêtant ces bizarreries comme l'expression d'une pudeur exagérée, d'inhibitions définitives, ou même d'un manque total de désir.

Et puis un jour, un homme qui aimait le ventre des rondes est entré dans sa vie…

La vendeuse

(Voir "La Cabine", avant)

Il est 13h. Pour Chloé, vendeuse dans un magasin branché du marais à Paris, c'est l'heure de la pause. Et ce n'est pas trop tôt. La matinée a été longue, les gens n'en finissaient pas d'entrer, de sortir, d'essayer et de reposer les vêtements. Chloé n'en pouvait plus de plier et replier ces pulls en cachemire tellement fins qu'ils glissent entre les doigts. Elle en a marre de ces clientes jamais contentes, à qui il faut assurer que non, ce modèle n'existe plus en gris souris et que si, ce bleu taupe leur va à merveille. Assez aussi de remettre inlassablement sur leurs cintres les chemises que certaines filles font tomber sans les ramasser. Tiens comme celle-là, ce matin, la boulotte cramoisie qui a accroché tout le portant en allant vers les cabines d'essayage. Complètement idiote d'ailleurs. Quand Chloé lui a proposé de l'aider, elle a bafouillé trois mots et refusé. Elle est finalement repartie avec ce pantalon qui de tout évidence ne lui ira jamais. Les tailles basses, ce n'est pas fait pour les filles aux hanches larges, c'est tout.

Après tout tant pis pour elle, elle n'avait qu'à lui demander. En même temps, si elle veut vraiment être honnête, Chloé doit bien reconnaître qu'elle a été sèche avec elle. Il faut dire qu'avec les grosses, elle n'y arrive pas. Chloé ne saurait pas trop expliquer pourquoi. Elle éprouve un mélange de dégoût et d'envie pour ces filles plantureuses qui s'aventurent dans sa boutique où les tailles dépassent rarement le 40. Elle doit bien admettre qu'elles sont courageuses, parce que franchement, rien n'est fait pour elles, ici. Entre les tops super courts et les pantalons cigarettes, les robes transparentes et les vestes cintrées, Chloé a bien du mal à leur dénicher quelque chose qui pourrait leur convenir. Mais quand elles sortent de la cabine, engoncées et boudinées, Chloé n'y peut rien, ça l'écoeure. C'est toute cette graisse exhibée, ça la met mal à l'aise.

Et pourtant, secrètement, elle les envie. Ces filles là, elles ne se privent de rien, pour être aussi grosses. Elles ne se crèvent sûrement pas pendant leurs jours de congés à enchaîner abdos-fessiers et cardio-training dans des salles qui puent la sueur. Tous ça pour entrer dans ce jean taille 34 que Chloé est obligée d'enfiler le matin pour travailler. On le lui a bien dit à l'entretien d'embauche: "votre minceur est un atout. Mettre nos vêtements en valeur fait partie de votre boulot. Tachez de ne pas grossir, ici on veut des vendeuses qui donnent envie d'acheter". Alors les grosses qu'elle voit s'engouffrer dans la boulangerie en face et ressortir avec des gâteaux dont elle ne se rappelle pas le goût, elle les déteste et les jalouse.

 

Si elles pensent qu'elle ne remarque pas leurs regards haineux lorsqu'elles entrent dans son magasin! Elle sait qu'elle est pour elles un objet de convoitise. Mais qu'est-ce qu'elles croient ? Que ses jambes fuselées et son ventre plat sont des cadeaux de la nature ?

 

Perdue dans ses pensées, Chloé n'a pas vu que le temps passait."Allez, arrête de penser à cette fille", se reprend-elle. "Pendant que tu regrettes de l'avoir regardée de haut, elle est sûrement en train de se baffrer quelque part, alors que toi, tu vas manger une pauvre salade sans sauce en cinq minutes". Chloé passe devant la boulangerie. Les éclairs au chocolat bien alignés lui font de l'oeil, rendant l'idée de la salade encore plus déprimante. "Après tout, pourquoi pas", se dit elle. Pour une fois… L'éclair fond dans la bouche, la crème chocolatée tapisse son palais. Chaque bouchée est un délice, même si un petit arrière goût de culpabilité gache un tout petit peu son plaisir.

 

La pause est presque finie. Chloé se presse, il lui reste une dernière chose à faire. Elle entre dans le magasin. Personne n'est encore revenu. Chloé entre dans les toilettes. Elle remonte la lunette, se penche en deux et enfonce ses doigts dans sa gorge. L'éclair ne tarde pas à ressortir, il n'était pas bien loin. Chloé vomit en silence, en professionnelle. C'est à peine si quelques larmes tombent dans les toilettes. "Qu'est-ce qu'elle croient, hein ? qu'est ce qu'elles imaginent ?".

La sortie de l’eau

La distance la plus longue à parcourir pour une ronde est, sur une plage, celle qui relie la mer à sa serviette de bain. L'aller – de la serviette à la mer – est pénible mais possible. Le maillot est ajusté, fruit d'un long travail de préparation. Les cheveux sont encore secs, ils flottent dans le vent marin. La ronde espère que les regards se focaliseront sur eux. Les filles enveloppées adorent leurs cheveux, seule partie du corps qui jamais ne grossit. Et puis l'attrait de la mer est le plus fort. Une fois dans l'eau, le miracle s'opère, le poids disparait, avec lui s'envolent pour un temps les complexes. Dans la mer, les seins oublient momentanément la loi de la pesanteur et pointent vers le ciel. Leur optimisme est contagieux, et la ronde se surprend à se trouver belle et voluptueuse. Certes, il ne faut pas négliger l'effet loupe de l'eau. Mais la mer est souvent trouble, grâce lui en soit rendue.

 

Malheureusement, l'heure arrive où il faut sortir. Et à force d'avoir attendu, forcément, les autres ont regagné leurs paréos et semblent attendre le grand moment, le supplice de la ronde. Dès l'instant où la moitié du corps n'est plus immergée, le poids reprend ses droits. Les seins perdent leur confiance en eux et regardent à nouveau les pieds. Si le maillot est un peu trop grand, alors lui aussi décide de se plier à cette fameuse loi de la pesanteur. Il pendouille de partout, entraînant avec lui les bourrelets. S'il est trop petit, ça n'est pas mieux, une fois mouillé, l'effet galbant cède la place à l'effet boudinant. Ne pouvant plus reculer, la ronde entame sa longue traversée du désert jusqu'à la serviette. Ses main vont du ventre aux seins, essayant de cacher ce qui déborde. Les cheveux, ses indéfectibles alliés, sont collés à son cou et ne peuvent plus rien pour elle. La démarche est lourde et mal assurée, et même si l'envie de courir est forte, la ronde résiste. Courir signifie mettre en mouvement des parties de son corps qu'elle préfère voir immobiles. Une fois l'objectif atteint, il faut alors se saisir le plus élégammment possible de la serviette, ce qui en soi est un défi. Si elle plie les genoux, le ventre se plisse. Si elle se casse en deux, ce sont les fesses qui s'émancipent et le décolleté qui plonge. Quelque soit la méthode utilisée, l'instant est critique. Mais la ronde finit par disparaitre dans son drap de bain. La sensation de soulagement est difficile à décrire. Ce tissu est un rempart contre tous ces regards qui brûlent chaque parcelle de peau nue. Elle jurerait presque que les autres lui sont reconnaissants de leur épargner la vue de ce corps qu'elle pense immonde.

 

Une fois la panique dissipée, la ronde retrouve un peu de sa lucidité. Elle réalise alors la plupart du temps que personne, mais alors personne, ne l'observait. Et si le regard le plus cruel était le sien ?

Faites que je maigrisse

 

« Faites que je maigrisse, faites que je maigrisse, faites que je maigrisse… ». Tous les soirs, petite, je me répétais cette prière. Je me disais que peut-être, un matin, je me réveillerais délestée de mes kilos. En récitant cette litanie, je prenais mon ventre à deux mains, et je le pétrissais à m’en faire gémir de douleur. Si seulement j’avais pu arracher ce bourrelet, m’amputer de cet amas de chair affreux…. Je m’inventais pour m’endormir une maladie inconnue qui m’aurait fait fondre. Je devenais sylphide et mes problèmes disparaissaient. Tous les garçons me regardaient enfin sans s’esclaffer, mes copines m’enviaient et les séances de gym arrêtaient d’être un enfer. Enfin bref, la vie n’était plus la même.

Mais tous les matins, je me réveillais avec mes bourrelets. Aujourd’hui encore, après des dizaines de régimes et un corps un peu moins haï, mon premier geste le matin est de porter ma main à mon ventre, en espérant secrètement n’y trouver qu’un léger creux.

Le carnet alimentaire

Un bon nutritionniste ne manque jamais de demander à sa patiente de rédiger un carnet alimentaire. Il s’agit tout bêtement de rendre compte jour après jour, repas après repas, grignotage après grignotage, de tout ce tu as ingéré. « Facile », tu penses, dans un premier temps. Erreur. Le carnet alimentaire est le miroir de toutes tes incartades. Si un carré de chocolat par ci, un morceau de pain par là ne te paraissent pas bien méchants à y penser comme ça, la liste complète de tes écarts prend des airs, sur le papier, d’inventaire à la Prévert.

Les premiers temps, le carnet alimentaire a un effet magique : il te fait maigrir. Tu n’as tellement pas envie d’y inscrire quoi que ce soit, que tu te censures et te retiens de grignoter. Tu as aussi très envie d’épater le nutritionniste à la prochaine séance et tiens à lui prouver que la nourriture équilibrée ça te connaît. Pas question de passer pour une boulimique, une névrosée du gras, une obsédée du sucre. Au terme des deux semaines, c’est une patiente amincie et fière qui présente ses devoirs au médecin. Qui n’est évidemment pas dupe. Et qui, en dépit de tes efforts, déniche quelques « incohérences alimentaires » malgré tout. Exemple, ce steak haché de jeudi, auquel a succédé un morceau de fromage, suivi d’un yaourt aux fruits. Malheureuse ! Ne sais-tu donc pas que tous ces aliments sont à ranger dans la même famille, celle des méchantes protéines animales ? Séparées, elles ne sont pas nocives, mais ensemble, c’est le cocktail explosif !

 

Tu commences à comprendre qu’en effet, tu jongles dangereusement avec ta santé sans le savoir depuis des années. Tu te félicites surtout de t’être maîtrisée durant ces deux semaines, parce que le carnet n’aurait alors été qu’une succession « d’aberrations nutritionnelles ».

 

Le nutritionniste te conseille de continuer à tenir ton petit journal et de tenter de repérer toi-même les erreurs que tu peux faire. Le problème, c’est que petit à petit, au lieu de te priver et de jouer à la bonne élève, tu réalises que tu peux également tricher et ne pas respecter à la lettre la vérité. Tu te mets à passer beaucoup de temps à concocter des menus parfaits sur ton carnet, qui n’ont bien sûr plus rien à voir avec ce que tu as réellement mangé. Mesquine, tu insères ça et là volontairement quelques écarts ou « incohérences alimentaires », pour que le médecin ne se doute pas du pot aux roses. Et au rendez-vous suivant, c’est une patiente fière mais beaucoup moins amincie qui présente au médecin ce qui pourrait être « un manuel du bien manger ». Qui n’est pas dupe non plus. Et qui te dit de laisser tomber le carnet alimentaire pour l’instant.

Le nutritionniste agressif

Il y a le nutritionniste agressif. Apparemment, il est convaincu que les gros ne le sont que par manque de volonté. Il commence à te jauger lorsque tu entres dans son cabinet. Son œil expert lui indique immédiatement ton poids et il ne se prive pas de soupirer ostensiblement quand tu te présentes devant lui en culotte et soutien gorge. Sans un mot il te montre la balance. Tu montes dessus de mauvaise grâce et sans surprise, tu apprends que tu pèses au bas mot deux ou trois kilos de plus que chez toi. Il le fait exprès, il leste sa machine. Parce que là, ça y’est, tu en es sûre, cet homme, qui peut être une femme, t’en veut personnellement. Tu en ignores la raison. Peut-être a-t-il juste juré d’humilier une grosse chaque jour de son existence, ce à quoi il s’emploie avec une efficacité redoutable.

 

Après un calcul trivial, il t’annonce sans ciller que pour atteindre ton poids de forme tu dois perdre au bas mot 15 kilos. Pour y arriver il va falloir éliminer le gras, le sucre et les féculents. Ils te suggère également, narquois, le sport, au moins deux fois par semaine. Et devant ton air désespéré, ils te prévient : si tu ne maigris pas tout de suite, à 50 ans tu pèseras 90 kilos et de toutes façons, tu seras déjà morte, noyée dans ton cholestérol. Quand tu sors de son cabinet, tu es tellement angoissée que tu te rues dans la première boulangerie. Ensuite, tu pleures. Beaucoup. Tu essaies tout de même de te tenir à la discipline de fer qu’il t’a infligée. Les premières semaines sont enivrantes : tu perds – forcément, tu t’affames – il te félicite et soupire un peu moins en te regardant. Mais passés les cinq premiers kilos, ça devient plus difficile. Sans compter que tu es amincie, mais totalement déprimée. Alors un beau jour tu craques et tu finis par reprendre les cinq kilos, voire deux ou trois de plus. Le fameux effet yoyo dont parlent les magazines pour femmes minces. Tu ne revois plus jamais cet être abject.

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